Aly & Fila- I Can Hear You & My Mind Is With You

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(Aimé de Lemud ( 1816-1887) – “Le Prisonnier”)

Lyrics: http://bestrancelyrics.wordpress.com/2010/09/05/aly-fila-feat-sue-mclaren-i-can-hear-you-original-mix/

http://bestrancelyrics.wordpress.com/2010/04/08/aly-fila-feat-denise-rivera-my-mind-is-with-you-original-mix/

Mourir en prison

* Mourir en prison, c’est d’abord un silence.

Un grand silence qui recouvre le bruit.

Le silence de tous les autres, enfermés, vivants, qui avant même que l’on ait dit quoi que ce soit, savent reconnaître le cri du surveillant, les pas précipités, les secours peut-être, la gendarmerie, le parquet, sûrement.
Un silence qui écoute de toutes ses oreilles, un silence éveillé, désolé, rempli de colère et de malheur.
C’est un silence d’effroi.

Imaginez : la peur, la grande peur des personnes condamnées à l’enfermement, c’est de ne pas pouvoir être secourues en cas de danger. Imaginez, si il y a le feu : la peur, c’est de ne pas pouvoir sortir.
Imaginez : voilà que cela arrive. Votre codétenue, qui se sentait mal dans la journée, qui a été reçue par les soignants… ou qui n’a pas été reçue par ces soignants (dont je suis…) … votre codétenue, au petit matin, vous la retrouvez morte…

* Mourir en prison, c’est ensuite du bruit.

Un cri, le cri du codétenu, le cri du surveillant, les bruits de pas, le bruit des pompiers, du Samu, sans pour autant rompre le silence, le silence de mort, qui sous-tend tout ce bruit.

Le bruit, c’est celui que l’on a dans la tête, les cris qui ne sortent pas, l’idée de la mort qui s’insinue, et pour le soignant, la fatigue, l’angoisse d’avoir mal fait, la grande fatigue de l’échec, de notre insuffisance collective.
Le bruit c’est enfin celui des média qui relayent l’information comme ils peuvent, avec un sentiment mêlé pour qui travaille en prison… comme si parfois la mort, – et le suicide – étaient compris avec dépit comme une sorte de fuite, oserais-je le mot, d’évasion…

Or, on peut gloser sur le suicide en prison, imaginer des dispositifs pour que les gens soient empêchés de mettre fin à leur jour, en oubliant le cœur du problème : c’est de briser la solitude qu’il s’agit, de lutter contre la fatalité, de croire aux personnes, quoi qu’elles aient fait. Bref, sortir, coûte que coûte de la fatalité.

Ce bruit n’est pas de la parole, il ne permet pas de sortir du silence, mais le renforce. C’est souvent du bruit pour rien, parfois du bruit qui fait mal encore à ceux du dedans… Du bavardage, un bruit de fond, peut-être. Un bruit de chaos, le contraire de la parole.

* Mourir en prison, c’est ensuite à nouveau le silence.

Le silence, l’oubli, la fatalité, l’indifférence.
Un silence qui ne sera bien souvent pas rompu, car c’est assez rare que l’on pense à demander aux voisins de cellule comment ils vont après un suicide… et c’est assez rare aussi que l’on pense à demander aux surveillants comment ils font pour vivre avec « ça »…

Mourir en prison, pour moi, c’est aussi le silence de Dieu.

Ce silence incompréhensible, pour les croyants comme pour les non croyants. Ce silence que l’on ne peut briser que si ceux qui sont là, nous qui sommes là, nous tous, chacun à sa façon et à sa place, (personnels de surveillance, aumôniers, professionnels de l’éducation nationale, conseillers d’insertion et de probation, personnels soignants, visiteurs, bénévoles, et bien sûr codétenus et familles de personnes enfermées…) nous permettons à la parole de surgir, de naître, de crier, de pleurer, d’être entendue, d’être écoutée, d’être reçue, d’être recueillie comme on dirait recueillement.

Et cette œuvre si modeste, accueillir et recueillir la parole bouleversée, écouter le silence aphone d’un malheur trop grand, ou comme ce matin nommer ceux qui sont morts loin des leurs et de la douce protection de l’affection, cette œuvre si modeste est un acte de foi, qui veut croire et revendiquer que faire œuvre politique, c’est lutter contre la fatalité ; croire que faire œuvre politique, c’est permettre aux personnes les plus fragiles et les plus abimées de nos sociétés d’avoir une place parmi nous ; croire enfin que la qualité de notre parole la plus modeste est intimement liée à la qualité de notre vie politique.

Mourir en prison, c’est du malheur rajouté au malheur. N’en rajoutons pas plus encore par le silence de l’oubli et le bruit du bavardage.

Anne Lécu – Le 21/11/13 à Paris, hommage à 137 morts de la prison, la plupart par suicide. taux le plus élevé d’Europe

 

 

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